Un peuple de la forêt expulsé sous un fallacieux prétexte écologique

La Cour Suprême de Nairobi était comble. Derrière la rangée des avocats en perruques et robes étaient assis les représentants de la communauté ogiek, peuple de la forêt et collecteurs de miel, eux aussi vêtus de manière formelle avec des manteaux de fourrure et des coiffes parées de coquilles de porcelaine. Ils étaient entourés de membres d'autres communautés ogiek, venus par solidarité, et portant le costume désormais ordinaire des Africains pauvres : les fripes venues d'Europe et d'Amérique. La foule des autres personnes présentes – journalistes, observateurs des droits de l'Homme, membres de la communauté kenyane – montrait tout l'intérêt soulevé par cette affaire.

Nous avons attendu ensemble le jugement final d'un procès débuté en mai 1999 : le gouvernement kenyan était-il en droit d'expulser 5000 membres de la tribu Ogiek de la forêt Tinet ? Tinet, à environ 250 km à l'ouest de Nairobi, constitue une petite partie de la grande forêt Mau, territoire ancestral des Ogiek.

Les avocats des Ogiek ont mis en avant que Tinet était la terre ancestrale de la communauté ; que 9 ans auparavant, le gouvernement avait accepté qu'ils restent là et avait accordé à chacun un lot de 5 acres ; et que le fait de leur interdire l'accès à la forêt et à ses produits empiétait sur leur droit à la vie et aux moyens de subsistance. Les sympathisants de Survival et bien d'autres s'étaient mobilisés dans le monde entier pour écrire des lettres en leur faveur.

Mais, lorsqu'enfin ils sont apparus,  les juges, Samuel Oguk et Richard Kuloba, ont rejeté la requête Ogiek et statué qu'ils n'avaient aucun droit de continuer à vivre à Tinet. Le ton du verdict était brutal et méprisant, comme si les juges étaient déterminés, non seulement à dénier le titre de Tinet Ogiek, mais aussi à décourager tout autre groupe de gens susceptibles de présenter une revendication similaire.

Les juges ont à la fois rejeté la revendication ogiek d'être les indigènes de Tinet et dénié le fait que des parcelles de terre avaient déjà été octroyées à de puissants individus non-Ogiek. En prétextant que les autorités avaient reconnu tardivement Tinet comme étant à la fois zone de captage d'eau, forêt officielle et réserve naturelle, ils ont ainsi légalement révoqué les précédentes dispositions qui permettaient aux Ogiek d'y rester.

Le jugement a connu son apogée dans une explosion de rhétorique environnementaliste, dont le but évident était de gagner le soutien du lobby vert. « L'expulsion a pour but de sauver le Kenya d'un désastre écologique potentiel. » En effet, selon les juges, les Ogiek se seraient engagés dans des « développements massifs », ce qui les exclut de la vie dans la forêt. L'un d'eux penserait notamment qu'ils auraient construit de vastes centres commerciaux au lieu d'écoles en bois éparpillées et de petits commerces, et que cela constituerait la principale menace écologique du Kenya.

Rien n'a été dit des véritables menaces – les opérations massives d'exploitation forestière qui continuent à détruire d'autres parties de la forêt Mau au mépris de l'interdiction récemment imposée par le gouvernement, les plantations de thé exploitées par une compagnie appartenant au président Moi, ou encore la culture intensive de fleurs pour l'export. Il n'a pas été non plus mentionné la charmante maison et le grand domaine de Zakayo Cheruiyot, secrétaire permanent de l'Administration provinciale et de la Sécurité interne au bureau du président. Personne n'a proposé de l'expulser. Les observateurs ont peu de doutes que des intérêts de ce genre soient à l'origine d'un tel jugement.

Les Ogiek ont reçu un coup rude. Certaines femmes étaient en larmes. Mais la communauté reste déterminée. Ils font appel du jugement. Un homme a dit, « Nous refusons d'abandonner l'espoir – Tinet est toujours notre terre. »