Pourquoi la disparition des langues autochtones est-elle inquiétante?
Par Joanna Eede

‘You say laughter and I say larfter’, chantait Louis Armstrong en déformant le mot ‘rire’. En anglais, la différence peut paraître subtile, mais les peuples autochtones à travers le monde entier, de l’Amazonie à l’Arctique, du fin fond de l’Afrique sub-saharienne aux déserts australiens, disent ce mot de 4 000 manières différentes.

Malheureusement, aujourd’hui plus personne ne dit ‘rire’ en eyak, une langue du golfe de l’Alaska dont le dernier locuteur s’est éteint en 2008. Pas plus que dans la langue bo, des Iles Andaman, dont la dernière représentante, Boa Senior, est décédée en 2010. Ainsi, ce sont 55 000 ans de pensées et d’idées – l’histoire collective d’un peuple entier – qui ont disparu avec elle. Avant de disparaître, elle s’inquiétait : ‘Ils ne me comprennent pas. Que puis-je faire? S’ils ne me parlent pas maintenant dans notre langue, que feront-ils une fois que je serais morte? N’oubliez pas notre langue, emparez-vous d’elle’.

La plupart des langues autochtones disparaissent plus rapidement qu’elles ne peuvent être recensées. Les linguistes de l’Institut des langues vivantes pour la défense des langues menacées (Living Tongues Institute for Endangered Languages) estiment qu’en moyenne, une langue disparaît toutes les deux semaines. D’ici 2100 ce sont plus de la moitié des 7 000 langues parlées sur Terre – beaucoup d’entre elles n’étant pas encore recensées – qui pourraient disparaître. Le rythme auquel elles déclinent est plus rapide que celui de l’extinction des espèces et très peu de langues ont été recensées jusqu’à présent.

Enfants bushmen, Namibie.Enfants bushmen, Namibie.
© Mark Håkansson/Survival

‘Au fur et à mesure que les peuples autochtones sont expulsés de leurs terres, que leurs enfants sont éloignés de leurs communautés et contraints de suivre des systèmes éducatifs qui les privent de leurs savoirs traditionnels, au fur et à mesure que les guerres, l’urbanisation, le génocide, les maladies, les spoliations violentes et la mondialisation les menacent d’extinction, leurs langues se meurent. Et avec la disparition des peuples autochtones et l’extinction de leurs langues, une part unique de l’humanité ne sera plus qu’un simple souvenir’, affirme Stephen Corry, directeur de Survival International.

Au Brésil occidental, parmi les champs desséchés et jaunissants de soja qui s’étendent à perte de vue dans l’État du Rondônia et où des nuages de fumée s’élèvent à l’horizon polluant l’atmosphère d’une âcre odeur de bois calciné, il existe toujours un petit îlot de forêt tropicale intacte et luxuriante. C’est là que vivent les cinq derniers membres de la tribu isolée des Akuntsu, autrefois prospère.

La chute de leur population est la conséquence de la construction, dans les années 1970, d’une importante route nationale qui traverse le Rondônia et qui a attiré dans la région des vagues successives d’éleveurs, de bûcherons, de propriétaires terriens et de colons qui ont très vite occupé la plus grande partie de l’État. Les colons étaient avides de terre, à n’importe quel prix. Les éleveurs rasaient au bulldozer la forêt où habitaient les Akuntsu, tentaient de dissimuler leurs méfaits et utilisaient des hommes de main armés pour se débarrasser des Indiens. Les survivants se sont enfuis dans la forêt où ils sont restés, traumatisés, jusqu’à ce qu’un contact soit établi avec eux au milieu des années 1990. Depuis lors, des linguistes travaillent avec eux pour apprendre leur langue. Ils espèrent qu’un jour les Akuntsu ne seront plus seulement capables de raconter leur tragique histoire, mais qu’ils pourront également partager leurs savoirs et leur culture dans leur propre langue.

Les cinq derniers Akuntsu. Lorsqu'ils mourront, leur tribu disparaîtraLes cinq derniers Akuntsu. Lorsqu’ils mourront, leur tribu disparaîtra
© Fiona Watson/Survival

Plus au nord, dans l’Etat du Maranhão, entre les forêts tropicales d’Amazonie, à l’ouest, et les savanes orientales, vivent les Awá. Ils appellent leur terre ancestrale Harakwá, ou ‘le lieu que nous connaissons’. Mais aujourd’hui les Awá sont considérés comme la tribu la plus menacée au monde. Au cours de ces quatre dernières décennies, ils ont été témoins de la destruction de leur terre natale – plus de 30% de l’un de leurs territoires ont été rasés – et du meurtre de leur peuple aux main des karai (les non-Indiens). En 2012, Survival a lancé une campagne urgente pour protéger la vie et les terres des Awá, mais presque un an plus tard, leur situation est si grave qu’elle a été qualifiée de ‘véritable génocide’ par un juge fédéral . Leur existence est en danger, leur langue également.

Le destin tragique des langues autochtones est répandu dans le monde entier. Avant que les Européens ne débarquent en Amérique et en Australie, des centaines de langues complexes et élaborées y étaient parlées. On estime que lorsque le capitaine Cook a débarqué en Australie, 1 000 langues y étaient parlées. Aujourd’hui, on n’en parle à peine plus qu’une vingtaine. les Yawuru d’Australie occidentale ne comptent plus qu’une poignée de locuteurs, comme les Yurok de Californie. Chez les Blackfeet des Plaines du nord-ouest de l’Amérique du Nord, il est rare de trouver un jeune de moins de vingt ans qui parle sa langue maternelle, le siksika. La plupart des locuteurs sont des gens âgés dont le nombre diminue. Lorsque les langues ne sont parlées que par les anciens, les savoirs qui leur sont associés sont en danger. Pour le reste du monde, cela signifie que des manières uniques de s’adapter à la planète et de répondre de façon créative à ses défis sont emportées dans la tombe des derniers locuteurs. Dans un monde d’incertitude écologique, la perte de telles informations n’est pas sans gravité.

En fait, beaucoup de langues autochtones ne sont pas enseignées aux enfants. Les autorités dominantes ont délibérément adopté pendant longtemps une politique visant à empêcher les peuples autochtones de communiquer dans leur langue pour marginaliser leurs modes de vie. Des années 1950 aux années 1980, en Sibérie, les autorités soviétiques ont tenté de faire disparaître la culture des ‘petits peuples’ du Grand Nord en envoyant leurs enfants dans des écoles qui ne leur enseignaient pas leur propre langue; ils étaient même punis pour oser la parler.

Au Canada, les enfants inuit ont été éloignés de leurs foyers, envoyés dans des internats et battus s’ils communiquaient dans leur langue maternelle. ‘Je ne m’attendais pas à être frappé avec une ceinture à ce moment là, mais c’est arrivé’ a confié George Gosnell, un Inuit; ‘Je suis allé dans le bureau du principal et j’ai été puni car je parlais ma langue’. Au sein des communautés innu du Canada, si l’enseignement est parfois dispensé en innu-aimum, la langue innu, il est la plupart du temps donné en anglais ou en français. ‘Aujourd’hui, les enfants ne nous comprennent pas lorsque nous utilisons des mots innu’, a raconté un Innu à un représentant de Survival, ‘et nous ne pouvons pas leur traduire, car nous ne savons pas’.

Enfants innuEnfants innu
© Adam Hinton/Survival

Il est cependant très important de comprendre, surtout dans des environnements hostiles. La compréhension d’une langue, des savoirs et des informations qu’elle contient, est la clé de la survie : terre, vie et langue sont intimement liées pour la plupart des peuples autochtones. Les secrets de la survie dans les déserts africains, les glaciers de l’Arctique, les forêts tropicales de Papouasie Nouvelle-Guinée sont transcrits dans leur vocabulaire et transmis aux générations suivantes. ‘Je ne sais pas lire vos livres a déclaré Roy Sesana, un Bushman gana du Botswana, ’mais je sais comment lire la terre et les animaux. Tous nos enfants en sont capables. S’ils ne l’étaient pas, ils ne pourraient pas survivre’.

Les langues bo, innu-aimun, penan, akuntsu, siksika, yanomami ou yawuru sont riches car elles sont le résultat de milliers d’années d’observations, de découvertes et d’aspects de la vie qui sont essentiels à la survie de la communauté et du monde entier. ‘La façon des chasseurs-cueilleurs de faire partie du monde, de le connaître et d’en parler, repose sur des savoirs précis et spécifiques’ dit l’anthropologue Hugh Brody; les Evènes, par exemple, possèdent plus de 1 500 mots pour décrire les parties du corps, les maladies, la nourriture et le comportement de leurs rennes. Quant au linguiste K. David Harrison, il écrit dans son livre When Languages Die (Quand les langues meurent) : ‘Lorsque nous perdons une langue nous perdons des siècles de pensée humaine relative au temps, aux saisons, aux créatures de la mer, aux rennes, aux fleurs comestibles, aux mathématiques, aux paysages, aux mythes, à la musique, à l’inconnu et à la vie quotidienne’.

Pirahã man on the river at sundownPirahã man on the river at sundown
© © Clive W. Dennis/Survival

Cependant, la plupart des langues autochtones n’ont pas été transcrites. Elles ne se trouvent ni dans des livres, ni sur internet, ni d’ailleurs dans aucune forme de documentation car elles ont été transmises oralement. Mais bien sûr cela ne les rend pas moins valables ou pertinentes. Les langues orales suivent des courants parallèles de l’Histoire. Un poète aborigène a écrit : ‘Australia’s true history is never read, But the black man keeps it in his head’ (La véritable histoire de l’Australie ne figure pas sur le papier, mais l’homme noir la garde en mémoire) – une pensée que partage la femme bushman Dicao Oma lorsqu’elle dit simplement : ‘Nous avons notre propre manière de parler’.

De même, les Kallawaya de Bolivie, des chamanes itinérants qui ont probablement été les guérisseurs naturopathes des souverains incas et qui parcourent toujours les vallées et les haut plateaux andins à la recherche de plantes médicinales, ont également leur ‘parler’; une langue secrète transmise de père en fils. Certains pensent que cette langue, appelée Machaj Juyai ou ‘langue populaire’ est la langue secrète des souverains incas, rattachée à des langues de la forêt amazonienne, où les Kallawaya voyageaient jadis à la recherche de plantes médicinales.

A l’ère de la technologie il existe l’espoir d’une renaissance du kallawaya et d’autres langues qui disparaissent dans le monde, grâce à internet qui devient un outil de revitalisation linguistique. Un exemple encourageant est le quechua, une langue indienne largement parlée en Amérique du Sud. Elle a longtemps été en lent déclin mais a été revitalisée après le lancement par Google d’un moteur de recherche en quechua, la production par Microsoft de versions de Windows et Office dans cette langue et la traduction, par l’érudit Demetrio Túpac Yupanqui, de ‘Don Quichotte’ dans sa langue maternelle. Ainsi, il est parfaitement possible de documenter et sauver des langues anciennes et les dernières technologies de communication peuvent nous y aider.

Dans les îles Andaman, où vécut Boa Sr, Anvita Abbi, une linguiste indienne, a publié le premier dictionnaire qui regroupe quatre langues autochtones menacées. ‘Les mots sont la signature culturelle, archéologique et environnementale d’une communauté’, dit-elle. Elle a toujours dénoncé la route qui traverse la réserve des Jarawa, affirmant qu’ils risquaient le même sort que Boa Sr si les autorités ne la fermaient pas d’urgence. ‘Si une route côtière alternative n’est pas ouverte, il sera impossible de sauvegarder la vie, la culture, la langue et l’identité de l’une des plus anciennes civilisations sur Terre’. La campagne de Survival International visant à faire cesser les safaris humains dans les îles Andaman a récemment remporté une importante victoire, suite à la décision de la Cour suprême indienne d’interdire aux touristes la route qui traverse la réserve.

Enfin, la disparition d’une langue autochtone ne représente pas seulement une perte pour ses locuteurs – une langue est, comme l’a dit le linguiste Noam Chomsky, ‘un miroir de l’âme’ – mais également pour nous tous, pour l’humanité que nous partageons. Les langues autochtones sont les langues de la terre, imprégnées d’informations complexes relatives à la géographie, à l’écologie et au climat qui font non seulement sens à l’échelle locale, mais également à l’échelle universelle. Par exemple, le simple fait que les Inuit du Canada n’aient pas, comme nous qu’un seul mot pour dire ‘neige’, mais plusieurs, selon le type de neige, démontre à quel point ils sont sensibles à leur environnement et donc aux changements potentiels qui y ont lieu – une aptitude que la plupart des gens qui vivent en ville ont perdu, maintenant qu’ils sont plus éloignés du monde naturel. 

Femme et enfants yao, à la frontière entre la Thaïlande et le Laos, 1974.Femme et enfants yao, à la frontière entre la Thaïlande et le Laos, 1974.
© Elaine Briere/Survival

Mais les langues donnent aussi un riche aperçu des pratiques spirituelles et sociales - des idées de ce que signifie être humain, vivre, aimer et mourir. A l’heure où de nouveaux remèdes naturels contre les maladies humaines attendent d’être trouvés dans les plantes des forêts tropicales, tant d’idées, de perceptions et de solutions à propos de la manière dont les hommes interagissent les uns avec les autres et avec le monde naturel existent déjà dans les langues autochtones du monde. Les secrets de la survie dans les déserts africains, dans le froid du Grand Nord ou encore dans les forêts tropicales de Papouasie Nouvelle Guinée sont inscrits dans leur vocabulaire et se transmettent de génération en génération. Les langues sont plus que de simples mots : elles englobent tout ce que nous savons et tout ce que nous savons de nous-mêmes.

‘Ils disent que notre langue est pauvre, que nous devrions oublier cette langue si simple qui est la nôtre et parler votre langue’, a écrit Simon Anaviapik, un Inuit. ‘Mais ma langue, comme votre langue, reflète qui nous sommes et qui nous étions. C’est à travers elle que nous forgeons nos mythes et nos vies, que vivent nos ancêtres et c’est aussi être à travers elle que nous forgeons notre avenir.’