Victimes de la conservation de la nature...

Des millions de personnes autochtones et issues de communautés locales ont été déplacées au nom de la conservation de la nature. Tous les jours, des personnes sont battues, torturées, violées, voire tuées, simplement parce qu'elles veulent manger ou se rendre sur leurs sites sacrés. Ces violences sont financées directement ou indirectement par de grandes ONG de protection de la nature telles que le WWF ou le WCS, mais aussi par des institutions comme l’Union Européenne ou bien l’Agence française de développement – donc avec l’argent du contribuable.

Les droits des peuples autochtones sont violés alors même qu’ils sont les meilleurs gardiens du monde naturel : 80 % de la biodiversité sur Terre se trouve sur leurs territoires. 

Au lieu d’être des partenaires clés évidents dans la lutte contre le changement climatique, ces peuples voient leurs droits systématiquement bafoués. Pour quelles raisons ? Le racisme et le profit. 

Le racisme, tout d’abord, puisque le modèle de conservation dominant, la “conservation-forteresse”, est basé sur le principe selon lequel nous saurions mieux qu’eux gérer l’environnement et sur l’idée, comme le dit si bien l’historien de la conservation Guillaume Blanc, “qu’il faut sauver l’Afrique de ses habitants”. Une maxime que les grandes ONG de conservation de la nature appliquent à pratiquement tous les peuples “non-blancs”, notamment en Afrique et en Asie. 

Leurs droits sont également bafoués dans le but de générer des profits, car les territoires des peuples autochtones et communautés locales sont les plus riches en biodiversité etsont de ce fait convoités par les grandes organisations de protection de la nature, les gouvernements et les grandes entreprises : soit pour être transformés en Aires protégées, qui génèrent du profit grâce au tourisme, la chasse aux trophées, etc., soit pour en faire des banques de carbone afin de servir les projets d’offsetting et autres (fausses) “Solutions fondées sur la Nature”.

Depuis près de deux siècles, les droits des peuples autochtones et communautés locales sont violés au nom de la protection de la nature, et, depuis plus de trente ans, Survival enquête sur ces abus et les dénonce. Ils devraient faire la une des journaux à l’heure où l’écologie est au centre des débats. Eh bien non.

 

... ignorées par les grands médias

Alors qu’un nombre croissant de voix s’élèvent contre ce modèle de conservation, dans la plupart des médias c’est quasiment “silence radio”. Et ce même lorsqu’un contre-congrès, “Notre Terre, notre nature”, réunissant plus de trente experts, historiens, scientifiques autochtones et non autochtones, reconnus mondialement, est organisé en opposition au congrès de l'UICN. L’un de ses objectifs était d’établir un contre-argument fort avant le Congrès mondial de la nature de l’UICN sur les dangers et les échecs de la conservation-forteresse, ainsi que sur les droits territoriaux des peuples autochtones comme alternative à la proposition des 30 %. 

Dans les grands médias, on fait fi (ou presque) des critiques émises à l’encontre du congrès et de ses sponsors. À noter que ces derniers étaient tous des “références” en matière d’écologie et de protection de l’environnement puisqu’il s’agissait entre autres de Nutella, BNP Paribas, Veolia ou encore JC Décaux.

 

Capture d'écran d'une publication de Maxime Combes concernant les sponsors du congrès mondial de la nature organisé par l'UICN à Marseille en septembre 2021.Capture d'écran d'une publication de Maxime Combes concernant les sponsors du congrès mondial de la nature organisé par l'UICN à Marseille en septembre 2021.
© Maxime Combes

 

Au contraire, le congrès mondial de la nature a été glorifié sans aucun recul. Doit-on voir un lien entre cet “oubli” et les nombreux partenariats que l'UICN a conclus avec de grands médias tels que  “Le Fil vert” de Libération ou France Médias Monde ? Cela pourrait presque porter à croire que les grandes rédactions se sont transformées en service de communication du congrès.

 

Capture d'écran d'une publication de l'UICN concernant son partenariat avec LibérationCapture d'écran d'une publication de l'UICN concernant son partenariat avec Libération
© UICN

 

Nous avons contacté de nombreux journalistes pour leur parler de “Notre terre, notre nature”. Nous avons également envoyé – notamment au Monde et à Libération – une tribune signée par une dizaine d’associations françaises pour faire part de notre opposition aux fausses solutions proposées à l’UICN. Qu’il s’agisse de Libération, Le Monde ou bien France Info, pas une ligne n’a été accordée à l'événement ni aux voix qu’il portait.

Le mercredi 6 octobre, la liberté et l’intégrité de la presse ont pris un nouveau coup. Le journal Le Monde organisait, en partenariat avec la Mairie de Paris, un événement pour débattre de la meilleure manière d’“exploiter sans détruire” les forêts africaines et de “protéger sans exclure”*. Parmi les invités, on a pu voir de nombreux promoteurs de ce modèle de conservation dévastateur, complices de violations des droits humains, tels que le WWF ou l'UICN. L’événement était sponsorisé par des entreprises loin d’être spécialisées dans la protection de l’environnement, dont BNP Paribas, Engie, Kering et Orange. L’entreprise d’exploitation forestière Precious Woods était également présente. Certaines de ces entreprises et institutions ont ainsi pu s’exprimer quasiment sans contradiction sur l’exemplarité de leurs pratiques lors de discussions sur la filière bois ou sur les “entreprises responsables”. 

D’après le Canard enchaîné, la SA Groupe Le Monde-M Publicité aurait reçu 66 667 euros de la part de la Mairie correspondant à une “participation financière aux frais techniques”. La mise à disposition “à titre gracieux” de divers espaces au profit du quotidien représenterait, quant à elle, 254 400 euros.

Il s’agit donc, en somme, d’un événement politique permettant aux responsables de la déforestation, des violations des droits humains et de la destruction en Afrique de tromper les contribuables en prétendant qu'ils font tout leur possible pour devenir “verts”.

Dans un récent article publié dans le cadre de cet évènement, on peut lire sur la déforestation dans le bassin du Congo : 


« Contrairement à l’Amazonie, convertie en champs de soja ou en pâturages, ou à l’Indonésie, paradis du palmier à huile, l’exploitation forestière et les cultures industrielles ne sont pas ici [dans le bassin du Congo] les principaux moteurs de la déforestation. L’agriculture itinérante sur brûlis, dont dépendent des millions de paysans, et le charbon de bois, qui reste pour l’immense majorité la seule source d’énergie, en sont bien davantage la cause. Ce qui a conduit à parler d’une “déforestation de la pauvreté”. »

Il est inacceptable de lire un tel postulat raciste dans un journal comme Le Monde. Quelle est donc cette “déforestation de la pauvreté” qui ne se base sur aucune réalité scientifique ? Non, la déforestation massive dans le bassin du Congo n’est pas le fait des populations locales, mais bien celui de l’exploitation et l’exportation du bois par des entreprises à but lucratif, dont une partie vers l’Europe. Mettre la responsabilité sur les populations, comme le fait le journal, n’est pas seulement scandaleux, mais c’est aussi dangereux, car cela légitime l’expulsion des habitants de ces zones et la création d’Aires protégées.

Il est clair que certains grands médias ne se contentent pas de garder le silence : ils participent activement à la propagande de ce grand mensonge vert. C’est non seulement une honte pour les milliers de victimes de la conservation de la nature, mais c’est également le signe clair d’une volonté d’empêcher un vrai changement radical au sein de la société, ce qui permet ainsi aux grandes entreprises et à l’industrie de la conservation de continuer à polluer en générant du profit. 

Les piliers les plus importants de la Charte d’éthique professionnelle des journalistes sont « l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité ». Il est urgent que certaines rédactions s’en souviennent – pour les peuples autochtones, la nature et toute l’humanité.

Nous ne pouvons pas continuer à détruire l’environnement comme nous le faisons ici tout en prétendant protéger la nature ailleurs, en expulsant de leurs terres les peuples autochtones et les communautés locales qui sont les moins responsables de la crise climatique et de la perte de la biodiversité.

*Survival a été convié à participer à l’évènement, mais a décliné l’invitation face à une opérationde Greenwashing si évidente.

Pour aller plus loin dans les liens étroits entre la presse et les grandes entreprises, voici quelques exemples issus d’un schéma réalisé par Le Monde diplomatique et Acrimed.

À titre d’exemple :

- Delphine Ernotte : Présidente de France Télévision est l’ancienne présidente d’Orange ;
- Xavier Niel : fondateur et actionnaire principal d'Iliad (Free) et copropriétaire du groupe Le Monde ;
- Famille Dassault : Dassault Aviation et Dassault Systèmes, participations industrielles à Veolia et propriétaire à 100 % du Figaro notamment ;
- Arnaud Lagardère, à qui l’on doit la déclaration  « C’est quoi l’indépendance en matière de presse ? Du pipeau. Avant de savoir s’ils sont indépendants, les journalistes feraient mieux de savoir si leur journal est pérenne » : propriétaire notamment de Europe 1, RFM.

 


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