Des assassinats d’Indiens révèlent les conflits territoriaux

‘Là est toute ma vie, là se trouve mon âme. Si vous me privez de cette terre, vous me prenez ma vie.'
Marcos Veron, leader guarani-kaiowá , assassiné en janvier 2003.

Durant les deux premières semaines de l'année 2003, trois Indiens ont été assassinés au Brésil. Derrière ces exactions se dissimule le spectre du scandale des droits territoriaux : le Brésil demeure, avec le Surinam, le seul pays d'Amérique latine à ne pas avoir encore reconnu le droit des Indiens à posséder leurs terres. L'une des victimes, Marcos Veron, s'était rendue en Europe il y a deux ans à l'occasion du lancement du rapport de Survival : 'Dépossédés. Les Indiens du Brésil' (paru en français dans Ethnies n° 28, Survival, 2001) qui abordait précisément cette question.

Marcos Veron était âgé de 70 ans, il était le chef de la communauté guarani-kaiowá de Takuára. Durant une cinquantaine d'années, son peuple a tenté de reconquérir des parcelles de sa terre ancestrale, après qu'elle eût été spoliée par de riches propriétaires terriens et transformée en une gigantesque ferme d'élevage. La plupart des forêts qui autrefois recouvraient la région ont été rasées. En avril 1977, lassé de s'être adressé en vain au gouvernement, Marcos vint s'établir avec sa communauté sur les terres occupées par la ferme. Les Indiens commencèrent à reconstruire leurs maisons et cultiver leurs propres jardins. Mais le fermier qui occupait cette région intenta un procès et un juge ordonna leur expulsion. En octobre 2001, plus d'une centaine de policiers et de soldats lourdement armés forcèrent les Indiens à quitter leur terre une fois de plus. Ils finirent par s'installer sous des bâches en plastique le long de la route.

Alors qu'il était encore à Takuára, Marcos avait déclaré : 'Là est toute ma vie, là se trouve mon âme. Si vous me privez de cette terre, vous me prenez ma vie.' Ses paroles prophétiques se sont révélées tragiquement exactes quand, au cours d'une nouvelle tentative pacifique pour réoccuper sa terre, il fut sauvagement frappé par des employés de la ferme. Il mourut quelques heures plus tard.

L'assassinat de Marcos est le troisième perpétré à l'encontre d'Indiens depuis le début de l'année. Quelques jours plus tôt, une vieil homme kaingang, Leopoldo Crespo, avait été violemment attaqué et tué par un groupe de jeunes dans l'État de Rio Grande do Sul; tandis que le corps carbonisé et grossièrement enterré d'un Indien macuxi, Aldo da Silva Mota, avait été trouvé dans une ferme de l'État du Roraima, au nord du Brésil. Les Makuxi luttent depuis de nombreuses années pour recouvrer leurs terres; comme les Guarani, ils sont confrontés à une farouche opposition des fermiers qui aujourd'hui ‘possèdent' la terre.

Un immense espoir naquit l'an dernier au sein des communautés indiennes du Brésil lorsque le Congrès approuva la ratification de la Convention 169 de l'Organisation internationale du Travail. Cette législation internationale, la plus importante concernant les droits des peuples indigènes, contraint les gouvernements à identifier les terres traditionnellement occupées par eux et garantit la protection effective de leurs droits de propriété et de possession. Cependant, aucune mesure gouvernementale de mise en application de cette disposition internationale n'a été prévue dans la législation brésilienne, compte-tenu du refus historique du pays de ne rien faire de plus que de créer des réserves pour que les Indiens puissent y vivre, des réserves dont les limites peuvent être modifiées ou réduites à n'importe quel moment.

Les Makuxi savent parfaitement combien ce sytème actuel les rend vulnérables : bien qu'une grande partie de leur territoire ancestral de Raposa-Serra do Sol ait été ‘démarqué' à leur intention, un ministre a signé une loi visant à le réduire et des éleveurs locaux ont contesté cette démarcation. En raison de cette opposition, la démarcation n'a pas encore été officiellement ratifiée et les Makuxi continuent à souffrir de l'invasion et des agressions des colons et des chercheurs d'or.

Alors que ces assassinats étaient perpétrés, un nouveau président entrait en fonction au Brésil. Les Indiens, leurs amis et sympathisants du monde entier espèrent que ce dernier prendra les mesures nécessaires pour rétablir une injustice qui règne depuis plusieurs siècles.